22 janvier 2009

Musées gratuits : musées pour qui ? (partie 1/2)

Démocratiser la culture, la rendre accessible à tous les publics. Oui, mais comment ?

Gra-tui-té, le mot est lâché.

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Si les publics relevant des catégories socioprofessionnelles les moins favorisées ne mettent pas les pieds au musée, c’est en effet que ce serait trop cher. Il faut ainsi compter, par exemple, 9 euros pour visiter les expositions permanentes du Louvre, ou 9,50 euros pour entrer au musée d’Orsay. Quant à leurs tarifs réduits, ils ne sont pas si réduits que ça : 6,50 euros pour le Louvre (mais seulement en soirée, les mercredis et vendredis, de 18h à 21h45) et 7 euros pour Orsay.

De là l’expérimentation du gouvernement rendant gratuite l’accessibilité aux collections permanentes de différents musées et à certains sites du patrimoine culturel, du 1er janvier 2008 au 30 juin 2008. Selon les établissements la gratuité était totale, ou ciblée, pour les musées du Louvre, d’Orsay, du Centre Pompidou et du quai Branly (seuls les jeunes de moins de 26 ans étaient concernés, en soirée, certains jours de la semaine). En tout, 18 établissements, à Paris, en région parisienne et en province (voir communiqué de presse du gouvernement avec listes des établissements participants).

Quel bilan peut-on faire de cette expérience ? Les sites concernés ont-ils réussi à attirer plus de monde ? Mais surtout, ont-ils attiré un public nouveau ?

A la première question on peut répondre oui : la gratuité a bien permis d’augmenter le nombre de visiteurs. Globalement, les établissements ont vu leur fréquentation augmenter de 56%. Les plus petits établissements (moins de 50 000 visiteurs par an) ont en général enregistré les plus fortes progressions : ainsi, le Palais Jacques Cœur à Bourges a plus que doublé le nombre de ses visiteurs (+157%), alors que la fréquentation du musée Guimet à Paris a relativement été peu impactée par la (+14%). Quant aux nocturnes des musées du Louvre, d’Orsay, du Centre Pompidou et du quai Branly, ils ont été des succès, avec 40 à 60% de jeunes en plus.

Mais qui sont ces visiteurs ? La gratuité a-t-elle permis d’attirer dans les musées ces personnes peu habituées à les visiter, des personnes souvent issues de milieux modestes, peu familiarisées et familières des pratiques culturelles ? Car c’était bien le premier objectif de cette expérience.

Les statistiques sont sans appel : trois visiteurs supplémentaires sur quatre sont des habitués des musées et le quatrième a déjà des pratiques culturelles. Quant à l’évaluation par le CREDOC des nocturnes gratuites pour les jeunes de 18 à 25 ans des musées du Louvre, d’Orsay, du Centre Pompidou et du quai Branly, elle montre que si les jeunes ont perçu très favorablement la mesure, elle n’a pas attiré pour autant un public « non initié » : « Les jeunes faiblement diplômés ont beaucoup moins profité de la mesure que les plus diplômés. […] Les nocturnes gratuites n’ont fait venir que 6% de jeunes employés ou ouvriers […] ».

Du point de vue de la démocratisation des musées, c’est donc raté.

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Conclusion : l’adoption par les musées et monuments historiques d’une politique tarifaire favorisant l’accès des 18-25 ans et des publics défavorisés tels que les chômeurs ou les bénéficiaires du RMI (cartes d’abonnement, entrée gratuite, tarif réduit pour les uns, exonération des droits d’entrée pour les autres), et l’instauration de différents « rendez-vous culturels » permettant l’accès gratuit aux collections permanentes et aux monuments, permettent d’augmenter le nombre de visiteurs (et de ce point de vue la fréquentation des établissements culturels ne cesse de progresser depuis 2000), mais échouent à capter un nouveau public.

Plus de visiteurs, mais toujours des « initiés ». Plus d’entrées, mais toujours pas de démocratisation.

C’est pourquoi on peut être étonné par la déclaration, en début d’année 2009, du président de la République, annonçant la gratuité des musées et monuments de l’Etat à partir du 4 avril 2009 pour les majeurs de moins de 26 ans. Et Christine Albanel, Ministre de la Culture, de s’en féliciter : « […] c’est encore une très grande mission de ce ministère, c’est de s’assurer du renouvellement du public, et surtout des jeunes publics qui parfois ne vont pas spontanément dans nos lieux de culture. Et, dans cet esprit, je me réjouis beaucoup de la décision de la gratuité pour les musées, pour tous les musées de l’État, pour tous les monuments de l’État, pour tous les jeunes de 18-25 ans. […] je crois que c’est pas mal pour des jeunes qui n’ont pas forcément beaucoup de moyens […]. Je crois que c’est très symbolique d’une volonté de renouveler et d’attirer les jeunes publics. »

Et là surgissent de nombreuses questions.

Monsieur le président de la République et Madame la (le ?) Ministre n’auraient-ils pas eu vent des premières conclusions de l’expérimentation qu’ils ont lancé (excellente initiative au demeurant) ? Le cabinet qui devait évaluer précisément les résultats de ces six mois n’a-t-il pas remis ses conclusions (c’est bien dommage, espérons qu’il n’a alors pas empoché les 85 000 euros qui devait lui être versé pour son rapport d’évaluation) ?

Ou, pire encore, doit-on comprendre que les pouvoirs publics ne peuvent pas grand-chose pour démocratiser la culture ? Que leur seul levier se limite à la tarification des droits d’entrée ? En quelques mots, est-ce un aveu d’impuissance ? Doit-on se résigner et accepter que la culture ne soit l’affaire que des catégories sociales les plus favorisées, ou, tout au moins, les moins défavorisées ?

Et pourquoi diable n’est-ce pas qu’une affaire de sous ? Pourquoi une partie de la population est-elle encore réfractaire à cette culture pour laquelle, pourtant, elle n’a pas à débourser un sou ?

L’étude du CREDOC (voir plus haut) met l’accent sur le « manque d’intérêt » de ces jeunes « qui vont rarement au musée ». Ce manque d’intérêt est visiblement « un obstacle plus difficile à surmonter que le prix ».

En quelques mots : ces non initiés perçoivent les musées comme des lieux où on s’ennuie. Où ils s’ennuient. Ou tout au moins, où ils s’ennuieraient, puisqu’ils n’y mettent pas les pieds : gratuits ou pas, ils ne voient pas l’intérêt de s’y rendre.

La question qui se pose dès lors est : que faire pour susciter cet intérêt chez ces « non initiés » ?

(La suite très prochainement)

Commentaires

Quel serait l'intérêt, du point de vue des services publics, de la démocratisation des musées ? Une telle mesure demanderait des efforts (et donc des financements) considérables : réorganisation des collections, accent mis sur l'interactivité, etc... Tout ça, il faut bien le dire, pour un retour sur investissement nul ou presque. En ces temps de crise (tiens, un poncif...) il est peu probable que ce genre d'effort fasse partie des priorités d'un gouvernement.

De plus, le "noyau dur" des visiteurs (payants) étant à mon sens plutôt âgé et conservateur (cliché ?), il y a un risque d'indignation générale lorsque des survêtements Sergio Tacchini jaunes poussin seront aperçus s'extasiant devant la Victoire de Samothrace ou un tiki marquisien. Et donc, une baisse de la fréquentation (payante). Ce qui est Mal.

Une des éventuelles solution serait alors peut-être un recours massif (plus massif qu'aujourd'hui) au mécénat. Les banques, par exemples, ces "boucs émissaires"* injustement traînés dans la boue aurait peut-être besoin de redorer leur blason. Et avec un certain montant en milliards d'argent public dans leur coffre, une participation accrue dans ce genre d'opération pourrait être au bénéfice de toutes les parties...



* Georges Pauget, président de la Fédération des Banques Françaises, en réponse à la demande du chef de l'Etat que les patrons de banques renoncent à leur bonus pour 2008.

Ecrit par : Pierre | 23 janvier 2009

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