26 janvier 2009
Musées gratuits, musées pour qui ? (partie 2/2)
[Suite du post du 22 janvier 2009]
La question qui se pose dès lors est : que faire pour susciter cet intérêt chez ces « non initiés » ?
Sans doute commencer par faire la promotion des établissements culturels. Une promotion ciblée, il va s’en dire. Car les musées et les monuments historiques mènent déjà, pour la plupart, des campagnes de communication à destination du grand public. Non, il s’agit ici d’une communication adaptée, et surtout, d’une communication qui sorte des murs des grandes agglomérations pour entrer dans les banlieues et/ou les quartiers « moins favorisés ». On veut attirer un nouveau public ? Allons le chercher où il se trouve, que diable ! (Ce n’est pas la peine non plus d’espérer trouver des coccinelles en faisant de la plongée sous-marine).
Cette communication doit « dépoussiérer » l’image du musée. Car c’est vrai, les établissements culturels se sont diversifiés dans les services qu’ils proposent. Ils ont notamment mis en place différentes activités pour les plus jeunes. Encore faut-il le faire savoir, et le faire savoir aux bonnes personnes. Mais est-ce suffisant ? Et là il est nécessaire d’évoquer la façon dont les collections sont mises en valeur. Là encore, beaucoup de progrès ont été faits… Mais il reste tant à faire !

La scénographie est très couramment dépouillée. Pas vraiment d’originalité. Il est vrai que souvent l’environnement dans lequel les œuvres sont exposées s’y prête difficilement. Prenons l’exemple du musée d’archéologie nationale (MAN), au château de Saint-Germain-en Laye (dans les Yvelines). Ce château, dont la fondation remonte au Moyen Age, largement remanié au XVIème et XVIIème siècle et restauré au XIXèmesiècle sous Napoléon III qui y installe le « Musée des Antiquités celtiques et gallo-romaines », abrite de riches collections de l’époque du paléolithique jusqu’à la gaule mérovingienne – notamment la célèbre Venus de Brassempouy, également appelée « Dame à la capuche » (voir ci-contre).
Si la seule visite du château et de son parc vaut le détour, on peut s’interroger sur la mise en valeur des collections. On a hélas une succession de vitrines peinant à contenir tous les petits trésors du musée. Quant aux explications, passons rapidement sur la forme (on trouve encore de petits écriteaux défraichis…) et attardons-nous sur le fond : explications succinctes (ce qui n’est pas forcément un mal), qui ne remettent pas vraiment l’objet dans son contexte. Ou, tout au moins, qui ne le remettent pas pour le non initié (ce qui est déjà plus ennuyeux). On renonce donc vite à les lire. D’autant plus que les vitrines s’enchaînent… Pas trop le temps de s’attarder, donc. Au final, le visiteur a l’impression d’une accumulation. De quoi donner le tournis.
Certes, on perçoit bien un certain effort de mise en scène ici ou là. Bien timide. Mais la mise en valeur du contenu est limitée par son contenant. C’est tout le problème. Et le MAN n’est pas le seul dans ce cas là.

On peut également citer le musée national du Moyen Age, à Paris, installé dans les vestiges des thermes gallo-romains, datant du (Ier-IIIe siècles), et dans l'hôtel de Cluny (fin XVème siècle) (voir ci-contre). Là encore, un site exceptionnel et une collection remarquable, dont la célèbre tenture de la Dame à la licorne. Là encore, des aménagements ont été faits. La salle 8, la salle des sculptures de Notre-Dame de Paris, est très réussie. Elle accueille d’ailleurs des concerts de musique médiévale. Mais hélas, trois fois hélas, il manque de la place pour permettre une mise en scène mettant en valeur la collection, une mise en scène qui aille vers le visiteur, qui le « happe » littéralement et l’invite à la découverte.
Bilan : le visiteur ne peut apprécier à sa juste valeur ni les monuments historiques abritant les collections, ni les collections elles-mêmes. N’est-ce pas ce qu’on appelle du perdant-perdant ?
Ne serait-il pas souhaitable alors de délocaliser ces collections dans des bâtiments plus « fonctionnels », permettant ainsi de :
- concevoir une scénographie librement, qui mette enfin en valeur, sans entraves, les collections,
- mettre en valeur, pour eux-mêmes, les « anciens contenants », souvent des monuments historiques remarquables, ce qui n’empêcherait pas, dans la mesure du possible, de les transformer en centres culturels plus adaptés (accueil d’expositions temporaires, centres de conférences, etc.).
Et là ce pose LE problème. Comprendre le problème majeur du secteur culturel, à savoir : le manque de moyens. Moyens humains, bien sûr, et moyens financiers. La part du budget national consacré à la culture et aux arts, ainsi que le mécénat méritent qu’on leur consacre un article. Nous ne développerons donc pas ici la question. Contentons-nous de nous demander : quels moyens a-t-on, quels moyens donne-t-on, pour valoriser nos collections ? Pour mettre en place des scénographies originales et ambitieuses ? Pour innover dans la présentation de nos trésors nationaux ? Trop peu. En tout cas pas assez.
Dans ces conditions, comment attirer un public différent ? Car si on veut réellement attirer le visiteur non initié, le non spécialiste ou encore le dubitatif, celui qui a peur de s’ennuyer, encore faut-il pouvoir le « prendre » par la main et l’embarquer pour un voyage d’un nouveau type, lui faire découvrir la beauté d’horizons qui lui sont inconnus. Et pour cela il faut des moyens.
Et là surgit une autre question : au-delà des bonnes intentions affichées (par la présidence de la République, le Ministère de la Culture, les élus, etc.), souhaite-t-on réellement attirer ce nouveau public ?
N’existe-t-il pas, en France, une culture « élitiste », le sentiment diffus (inconscient ?) que la culture ou, tout au moins, une certaine culture (celle des musées et des monuments historiques, grosso modo), se « méritent » ? Que c’est « la moindre des choses » de « faire le premier » pas et de s’intéresser à son patrimoine ? Et que, in fine, tant pis pour ces non initiés qui pensent que tout cela est ennuyeux : ils n’ont rien compris, qu’ils restent dans leur crasse ignorance ?
La démocratisation de la culture ne se décrète pas. C’est un travail de longue haleine. Qui commence par la place que l’on veut bien concéder aux arts dans l’enseignement. On ne peut que se féliciter d’avoir rendu obligatoire, en 2008, l’enseignement de l’histoire des arts à l’école primaire, au collège et au lycée, toutes filières confondues, un enseignement « fondé sur une approche pluridisciplinaire et transversale des œuvre d’arts » (voir l’Encart du Bulletin officiel n°32 du 28 août 2008). Mais là encore quels moyens à l’heure où on annonce la suppression de postes dans l’enseignement secondaire ?
Et quels liens avec les « institutions » culturelles ? Il n’est prévu d’instaurer aucun pont entre les établissements scolaires et les lieux culturels locaux. Ceux-ci accueillent déjà des scolaires, c’est vrai. Mais cette loi n’était-elle pas l’occasion de « démythifier » les musées et les monuments historiques ?
L’école pour tous, les musées pour les autres ?
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| Tags : culture, arts, gratuité musées, musée moyen age cluny, musée archéologié saint st germain en laye, enseignement histoire art ecole, scenographie public |
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22 janvier 2009
Musées gratuits : musées pour qui ? (partie 1/2)
Démocratiser la culture, la rendre accessible à tous les publics. Oui, mais comment ?
Gra-tui-té, le mot est lâché.

Si les publics relevant des catégories socioprofessionnelles les moins favorisées ne mettent pas les pieds au musée, c’est en effet que ce serait trop cher. Il faut ainsi compter, par exemple, 9 euros pour visiter les expositions permanentes du Louvre, ou 9,50 euros pour entrer au musée d’Orsay. Quant à leurs tarifs réduits, ils ne sont pas si réduits que ça : 6,50 euros pour le Louvre (mais seulement en soirée, les mercredis et vendredis, de 18h à 21h45) et 7 euros pour Orsay.
De là l’expérimentation du gouvernement rendant gratuite l’accessibilité aux collections permanentes de différents musées et à certains sites du patrimoine culturel, du 1er janvier 2008 au 30 juin 2008. Selon les établissements la gratuité était totale, ou ciblée, pour les musées du Louvre, d’Orsay, du Centre Pompidou et du quai Branly (seuls les jeunes de moins de 26 ans étaient concernés, en soirée, certains jours de la semaine). En tout, 18 établissements, à Paris, en région parisienne et en province (voir communiqué de presse du gouvernement avec listes des établissements participants).
Quel bilan peut-on faire de cette expérience ? Les sites concernés ont-ils réussi à attirer plus de monde ? Mais surtout, ont-ils attiré un public nouveau ?
A la première question on peut répondre oui : la gratuité a bien permis d’augmenter le nombre de visiteurs. Globalement, les établissements ont vu leur fréquentation augmenter de 56%. Les plus petits établissements (moins de 50 000 visiteurs par an) ont en général enregistré les plus fortes progressions : ainsi, le Palais Jacques Cœur à Bourges a plus que doublé le nombre de ses visiteurs (+157%), alors que la fréquentation du musée Guimet à Paris a relativement été peu impactée par la (+14%). Quant aux nocturnes des musées du Louvre, d’Orsay, du Centre Pompidou et du quai Branly, ils ont été des succès, avec 40 à 60% de jeunes en plus.
Mais qui sont ces visiteurs ? La gratuité a-t-elle permis d’attirer dans les musées ces personnes peu habituées à les visiter, des personnes souvent issues de milieux modestes, peu familiarisées et familières des pratiques culturelles ? Car c’était bien le premier objectif de cette expérience.
Les statistiques sont sans appel : trois visiteurs supplémentaires sur quatre sont des habitués des musées et le quatrième a déjà des pratiques culturelles. Quant à l’évaluation par le CREDOC des nocturnes gratuites pour les jeunes de 18 à 25 ans des musées du Louvre, d’Orsay, du Centre Pompidou et du quai Branly, elle montre que si les jeunes ont perçu très favorablement la mesure, elle n’a pas attiré pour autant un public « non initié » : « Les jeunes faiblement diplômés ont beaucoup moins profité de la mesure que les plus diplômés. […] Les nocturnes gratuites n’ont fait venir que 6% de jeunes employés ou ouvriers […] ».
Du point de vue de la démocratisation des musées, c’est donc raté.

Conclusion : l’adoption par les musées et monuments historiques d’une politique tarifaire favorisant l’accès des 18-25 ans et des publics défavorisés tels que les chômeurs ou les bénéficiaires du RMI (cartes d’abonnement, entrée gratuite, tarif réduit pour les uns, exonération des droits d’entrée pour les autres), et l’instauration de différents « rendez-vous culturels » permettant l’accès gratuit aux collections permanentes et aux monuments, permettent d’augmenter le nombre de visiteurs (et de ce point de vue la fréquentation des établissements culturels ne cesse de progresser depuis 2000), mais échouent à capter un nouveau public.
Plus de visiteurs, mais toujours des « initiés ». Plus d’entrées, mais toujours pas de démocratisation.
C’est pourquoi on peut être étonné par la déclaration, en début d’année 2009, du président de la République, annonçant la gratuité des musées et monuments de l’Etat à partir du 4 avril 2009 pour les majeurs de moins de 26 ans. Et Christine Albanel, Ministre de la Culture, de s’en féliciter : « […] c’est encore une très grande mission de ce ministère, c’est de s’assurer du renouvellement du public, et surtout des jeunes publics qui parfois ne vont pas spontanément dans nos lieux de culture. Et, dans cet esprit, je me réjouis beaucoup de la décision de la gratuité pour les musées, pour tous les musées de l’État, pour tous les monuments de l’État, pour tous les jeunes de 18-25 ans. […] je crois que c’est pas mal pour des jeunes qui n’ont pas forcément beaucoup de moyens […]. Je crois que c’est très symbolique d’une volonté de renouveler et d’attirer les jeunes publics. »
Et là surgissent de nombreuses questions.
Monsieur le président de la République et Madame la (le ?) Ministre n’auraient-ils pas eu vent des premières conclusions de l’expérimentation qu’ils ont lancé (excellente initiative au demeurant) ? Le cabinet qui devait évaluer précisément les résultats de ces six mois n’a-t-il pas remis ses conclusions (c’est bien dommage, espérons qu’il n’a alors pas empoché les 85 000 euros qui devait lui être versé pour son rapport d’évaluation) ?
Ou, pire encore, doit-on comprendre que les pouvoirs publics ne peuvent pas grand-chose pour démocratiser la culture ? Que leur seul levier se limite à la tarification des droits d’entrée ? En quelques mots, est-ce un aveu d’impuissance ? Doit-on se résigner et accepter que la culture ne soit l’affaire que des catégories sociales les plus favorisées, ou, tout au moins, les moins défavorisées ?
Et pourquoi diable n’est-ce pas qu’une affaire de sous ? Pourquoi une partie de la population est-elle encore réfractaire à cette culture pour laquelle, pourtant, elle n’a pas à débourser un sou ?
L’étude du CREDOC (voir plus haut) met l’accent sur le « manque d’intérêt » de ces jeunes « qui vont rarement au musée ». Ce manque d’intérêt est visiblement « un obstacle plus difficile à surmonter que le prix ».
En quelques mots : ces non initiés perçoivent les musées comme des lieux où on s’ennuie. Où ils s’ennuient. Ou tout au moins, où ils s’ennuieraient, puisqu’ils n’y mettent pas les pieds : gratuits ou pas, ils ne voient pas l’intérêt de s’y rendre.
La question qui se pose dès lors est : que faire pour susciter cet intérêt chez ces « non initiés » ?
(La suite très prochainement)
17:56 Ecrit par dans Réflexions | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
| Tags : gratuité gratuits musée, democratisation culture, visites musée, public musée, accès culture |
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